Le sacré otage du pouvoir ou comment la religion est devenu un instrument de la puissance

Publié le par Wissem Chekkat

Il ne fait plus aucun doute que l’ancienne relation dialectique, implicite et tenace liant le fait religieux au fait politique soit exploitée en tant qu’outil conceptuel par différents acteurs globaux à des fins géopolitiques selon un agenda complexe faisant appel à divers méthodes assimilées à la propagande, la guerre psychologique et la manipulation, et dont les relais varient avec les innovations technologiques en matière de communication et d’information. La notion de laïcité dans son acception moderne, en somme assez récente n’y change rien face à la politique de puissance des États ou des acteurs de l’économie globale, lesquels perçoivent les religions sous un angle marchand (d’où le marketing religieux assez net dans le crédo des églises évangélistes) ou bien comme un ensemble de valeurs hostiles à la culture du marché. Ce qui est le cas de l’Islam pris dans son acception fondamentale, par essence antimatérialiste et donc contraire à l’idéologie du libéralisme postmoderne. Dans ce qui suit, nous examinerons uniquement ce cas et son aboutissement actuel caractérisée par l’apparition un néologisme (Islamophobie) pour qualifier une situation entamée par la création d’une Fitna dans le dessein d’y susciter l’implosion du monde musulman pris dans sa dimension géostratégique et dont les causes seraient en partie induites par la restructuration des paradigmes intervenus au lendemain de la fin du clivage idéologique Est-Ouest et la tentative d’instaurer unilatéralement un nouvel ordre mondial dans un contexte marqué par le renouveau du fait religieux. Indubitablement, toutes les religions ont fait ou font l’objet de manipulations à des fins politiques. D’autant plus lorsqu’il s’agit des religions monothéistes adhérant des milliards de personnes. Nous éviterons ici d’évoquer les innombrables théories du complot à ce propos mais ne manquerons pas de rappeler la manipulation du Judaïsme par le Sionisme à des fins politiques (malgré l’antithèse évidente entre eux), ou l’exploitation et l’instrumentalisation par certains États des conflits confessionnels dans lesquels sont impliqués des minorités chrétiennes dans des pays non chrétiens ou entre communautés confessionnelles dissemblables à des fins de pression ou d’hégémonie. Cette instrumentalisation relève d’une logique de puissance et fait partie de la panoplie de combat dont dispose ce qu’on appelle l’ « Occident » contre le reste du monde. Cependant, les conflits confessionnels sont également utilisés par nombre d’Etats à des fins de domination politique interne, de maintien d’équilibre, de leviers du pouvoir et même de faire valoir et d’alibi auprès de l’opinion internationale. Il est remarquable d’observer que depuis le 11 septembre 2001, la perception de l’Islam et de ses cultures ait grandement changé auprès des opinions de la plupart des pays occidentaux sous l’effet des médias et leur battage médiatique ininterrompu autour du thème de l’Islam combattant. Assimilé à la violence, au terrorisme et à l’intolérance, son image n’a cessé de se dégrader, phénomène aggravé par l’enlisement Afghan et certains comportements des sociétés où l’Islam est majoritaire. Ainsi, et pour ne citer que cet exemple parmi tant d’autres, la crise aigüe de bigoterie ayant affecté une partie de la communauté musulmane de France- que certains y voient comme une réaction de repli face à une mondialisation débridée et sans repères- a accentué les sentiments de rejet et de haine chez une partie de la société française et la montée de l’extrême droite dans ce pays et chez tous ses voisins. La thèse du choc des civilisations, apparue pour la première fois dans un article publié dans la revue Foreign Affairs en 1993, soit juste au lendemain de la seconde guerre du Golfe reprend globalement des idées manichéennes et mécanistes assez ancienne d’un Orientalisme non neutre de la tendance d’un Bernard Lewis, spécialiste du monde musulman et plus particulièrement de l’empire Ottoman et de la Perse, mais dont les sympathies envers le Sionisme étaient manifestes. Or, ce manichéisme de confrontation fut mis à contribution pour nuire à toute une culture et pas des moindres. Tout en cachant les véritables enjeux aux opinions du mode dit libre. Ce mouvement s’accentua et s’accéléra après le Sommet de Durban contre le Racisme tenu en 2000, jusqu’à aboutir à une véritable stigmatisation de l’Islam à la faveur des évènements du 11 septembre 2001 et des guerres qui s’en sont suivies en terres d’Islam (Afghanistan, Irak, Sud-Liban, Gaza, Pakistan septentrional, Yémen, Somalie, etc.). Comme pour donner du contenu à la fameuse formule de Samuel Huntington sur « les frontières ensanglantées du monde musulman » Il est paradoxal de constater aujourd’hui que la perception de l’Islam soit chargée d’une forte connotation péjorative dans la plupart des pays d’Europe (y compris en Europe de l’Est) alors que ce n’était pas le cas il y a peine vingt ans. Cette situation n’a rien de fortuit : elle est le produit d’une vaste et intense propagande multi-vectorielle et globale visant à nuire délibérément à l’Islam. La révolution islamique iranienne et ses dérapages constituèrent un des catalyseurs de cette propagande qui ne cessa de prendre des formes diverses jusqu’à aboutir à ce que l’on appelle désormais le phénomène d’islamophobie. Les tentatives de manipulation de l’Islam remontent loin dans l’histoire et se sont déclinés suivant deux axes : le premier dans le sens d’une récupération de l’esprit fédérateur et mobilisateur de l’Islam et sa portée messianique ; c’est le tropisme britannique en tentant d’instrumentaliser le concept du Mahdi (Messie ou guide dans un sens prophétique) à des fins impérialistes-ce qui sera repris bien plus tard un peu différemment par les Américains en soutenant le Djihad Afghan contre l’Union Soviétique. Quand au second axe et de loin le plus insidieux, c’est celui de faire imploser l’Islam de l’intérieur en y recréant un état de Fitna (guerre civile) permanente ressemblant à celle du schisme primordial de l’Islam survenu au temps des premiers Califes et à l’issue duquel la doctrine orthodoxe se scinda en plusieurs courants dont le Chiisme. C’est la méthode privilégiée des sionistes depuis l’apparition de ce mouvement en tant qu’organisation structurée et, actuellement, de leurs alliés ultraconservateurs. De fait, l’apparition de l’Islamisme, d’abord avec les frères musulmans immédiatement après l’abolition du Califat Ottoman, et son évolution ne représenta pas un danger imminent jusqu’à l’exploitation de ce phénomène par des officines obscures, lesquelles l’ont recadré et réorienté afin de saper les fondements mêmes des sociétés musulmanes; la thèse selon laquelle le Salafisme (ou la doctrine du retour aux sources, soit l’Islam des origines, initialement une revendication légitime) aurait été récupéré pour devenir un pur produit des services spéciaux israéliens n’est peut être pas aussi dénuée de fondement que ne le laissent penser certains intellectuels si on considérait les similitudes frappantes entre certains aspects et attributs du Salafisme et du Judaïsme, plus particulièrement l’obsession des détails ou de calculs fastidieux ayant peu de choses à voir avec le fond ou encore la focalisation sur l’aspect vestimentaire au détriment de l’aspect spirituel et spéculatif. Véritable ruine d’une religion basée que toutes les autres sur le savoir, la science et les valeurs spirituelles. A la tendance de certains Etats et autres groupes de pression de susciter des frictions et des scissions là où existent et cohabitent des communautés de confessions différentes (Chine, Nigeria, Liban, Indonésie, Caucase, Balkans, Inde, Soudan, Egypte) s’est substituée ces dernières années une autre tendance lourde consistant à créer des antagonismes au sein d’une même confession et à y alimenter des troubles dans le dessein d’atteindre des objectifs géostratégique. Il en fut ainsi en Irak où la guerre confessionnelle entre Sunnites et Chiites fit rage et faillit aboutir au morcellement de l’Irak en trois entités distinctes-projet sérieusement envisagé par l’équipe de Bremer, proconsul US de l’Irak post-Saddam mais abandonné en partie par crainte d’y voir une nette domination chiite renforcer l’influence de Téhéran, ce qui aurait fort déplu à Ryad, un des principaux alliés des Etats-Unis dans la région. Plus récemment en Iran, l’apparition au Sud-Est de ce pays de groupuscules terroristes armés se réclamant de la minorité sunnite de ce pays (9 à 10% de l’ensemble de la population iranienne majoritairement chiite) et leurs accointances avec les réseaux de contrebande au Pakistan voisin fut considérée par Téhéran de manipulation ourdie par les services spéciaux britanniques et US. Quoi qu’il en soit, le chef de ce groupe fut mystérieusement arrêté au Pakistan et remis aux Iraniens qui le condamnèrent à la peine capitale pour un nombre indéterminé d’attentats terroristes ayant causé la mort de centaines de personnes dont des officiels et des officiers des Gardiens de la révolution. Des années auparavant, les médias Russes n’avaient cessé d’insinuer que des services de renseignement de puissances étrangères étaient derrière les séparatistes Tchéchènes ; et un député de la Douma Russe y alla même plus loin en accusant nommément les Israéliens de manipuler les Islamistes de Tchétchénie, d’Ingouchie et du Daguestan à des fins obscures. Dans le même contexte, des officiels Chinois n’écartent nullement en privé la possibilité d’une conspiration élaborée par un ou plusieurs agences de renseignements étrangères visant à créer de toutes pièces un « maquis » séparatiste au Xinjiang ou Turkestan oriental en exploitant le ressentiment de certains Ouigours contre les Hans, l’ethnie majoritaire. D’autres pays comme le Pakistan instrumentalisent à leurs propres fins les clivages confessionnels afin d’y maintenir un équilibre précaire aussi bien sur le plan interne que sur le plan stratégique régional. Dans l’ensemble du monde musulman, de tierces parties tentèrent d’y creuser les clivages entre différentes tendances et dans ce contexte certains pays comme l’Arabie Saoudite, la Jordanie et l’Egypte jouèrent un rôle de premier plan en se faisant les relais de plans obscurs visant à instrumentaliser un schisme vieux de 13 siècles : la thèse du péril perse ou chiite a fini par ne convaincre que quelques islamistes influencé par le Wahhabisme et la doctrine salafiste dont les intérêts convergent encore une fois et fort paradoxalement avec ceux des conservateurs US pro-sionistes. Cette géopolitique des religions sert des intérêts bien temporels. C’est devenu autant un moyen de pression qu’un outil de combat. Même des pays à la composition assez homogène font désormais état de troubles et autres tensions confessionnelles. C’est le cas de l’Algérie, pays dont la population est majoritairement sunnite de rite Malékite. Après des attaques plus ou moins sournoises sur le terrain des libertés religieuses, champ de prédilection de l’action de certaines officines, c’est celui des tensions intercommunautaires ou bien la situation d’une «minorité » chrétienne en devenir (en fait il s’agit d’un courant moderne de l’évangélisme ayant très peu de choses à voir avec le Christianisme) qui sont brandis comme des épées de Damoclès sur une société Algérienne bigarrée et en perte de repères et n’ayant guère de capacité de réponse. La ferveur du fait religieux au Maghreb et sa propension à l’extrémisme fut instrumentalisée depuis très longtemps ; L’Afrique du Nord fut jadis chrétienne, certes, mais Donatiste. Le refus absolu de la notion de la trinité marqua le christianisme maghrébin et facilitera grandement plus tard l’assimilation de l’Islam. De la révolte des circoncellions au règne des confréries soufies en passant par le Kharidjisme, l’histoire religieuse du Maghreb fut celle d’une succession de révoltes, de séditions et de d’insurrections où l’utopie égalitaire et les formes primitives de démocratie en furent les causes sous-jacentes. D’où le risque réel afférant à cette question jusqu’à aujourd’hui. La création en Algérie d’un parti politique basé sur la religion vers la fin des années 80 fut perçu par des pays voisins comme la rupture d’un pacte tacite interdisant l’irruption de la dimension religieuse dans la sphère politique et ce, vu les antécédents historiques en la matière. Plus récemment, l’apparition des phénomènes sectaires, de façon plus prononcée en Algérie et au Maroc participe de la même logique : la prolifération des sectes évangéliques a très peu de choses à voir avec le Christianisme puisque elles relèvent plus du marketing religieux à visée lucrative que du véritable fait religieux. Il est assez paradoxal de voir des personnes dont les ancêtres ont été donatistes, adhérer à un ersatz de religion utilisant le Christ comme fond de commerce (alors que ce fut un révolutionnaire antimatérialiste) et prônant ouvertement les vertus du capitalisme sauvage. Mais l’enjeu n’est pas là. Le vacuum généré par l’histoire récente de l’Algérie et le démantèlement de l’ensemble des systèmes de valeurs, accentuée par la déliquescence et l’inadaptation d’un système d’enseignement détourné de sa vocation première de former des hommes doués d’une capacité de raisonnement et d’esprit critique pour ne former que des individus dépourvus de repères et quasiment sans aucune défense face à n’importe quelle courant ou croyance, est l’une des causes directes de ce phénomène. Indubitablement, d’autres facteurs aussi bien exogènes qu’endogènes exercent une influence plus ou moins grande sur ce phénomène et participe à la dissolution du discours cohérent en matière religieuse. La multiplication des sources de la Fatwa et son utilisation à des fins mercantiles via des chaines satellitaires et des sites internet est de nature à désorienter et à décaler le débat rationnel et objectif vers un brouhaha irrationnel et par-dessus tout passionnel. Il n’est pas étonnant de constater qu’un pays comme l’Algérie ne dispose pas d’une haute autorité chargé de la Fetwa alors que le poste de Mufti officiel existait bien avant l’indépendance. Cela pourrait éventuellement aider à éviter certains dérapages qui n’ont pas lieu d’être. Notamment celui ayant eu pour lieu la vallée du Mzab, réputée depuis des temps immémoriaux pour la paix et la concorde qui y règnent entre ses habitants venus de divers horizons (le Mzab fut depuis au moins le 10ème siècle une terre de refuge pour toutes sortes d’exilés). Il n’existe aucune raison pour que des communautés ayant toujours vécu en bonne intelligence entre elles commencent à s’entre-tuer pour un banal fait divers. Selon des informations recueillis en 2008, Ce dérapage dangereux au Mzab est étudié de très près par des chercheurs Européens financés par le MEPI (Middle East Partnership Initiative) et évoluant entre la Kabylie, le Grand Sud et le Sahel, risquerait malheureusement de se reproduire ailleurs, notamment à Adrar et surtout à Tamentit. Albert Sauvy décréta au siècle dernier que le siècle suivant, c’est-à-dire celui dans lequel on vit sera religieux ; le philosophe Roger Garaudy également. A l’évidence, il l’est. Sauf que sous la notion de guerre religieuse se cache d’autres intérêts plus prosaïques et moins avouables, dont la nature est inhérente à la cupidité naturelle du système d’exploitation économique dominant la planète et que certains veulent à tout prix imposer comme un nouveau dogme religieux avec ses rites, ses temples et ses grands prêtres, gardiens du nouvel ordre établi.

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